Révélation : pourquoi nous avons tous un QI de 100 !

 

L'autre soir, j'ai entendu un cybernéticien prétendre à la télévision que, si nous rencontrions une civilisation extraterrestre, il n'y aurait que deux possibilités : soit elle était plus intelligente que la nôtre, soit elle l'était moins. C'est évidemment bien réducteur : j'ai même tendance à penser qu'il est probable que les deux espèces auront toutes deux l'impression de rencontrer une espèce moins intelligente qu'eux-mêmes, voire pas intelligente du tout. Notre conception traditionnelle de l'intelligence dénote en effet une prétention certaine : nous considérons qu'un caractère est intelligent si c'est un attribut exclusivement humain, et les philosophes mettent une barrière si tranchée entre l'homme (qui a tout) et l'animal (qui n'a rien de tout ce qui fait la beauté de l'homme) qu'elle s'accommode bien peu de la théorie de l'évolution. Et pour cause, puisque la théorie de l'évolution est postérieure à la plupart des écrits philosophiques à ce sujet, le problème étant que certains philosophes obnubilés par la grandeur de leurs collègues passés refusent de les remettre en cause en considérant Darwin.

Le problème est étroitement lié à la relation que nous fondons entre intelligence et langage. Les philosophes sauront vous persuader que seuls les hommes ont développé le langage, mais nous ne pouvons interpréter comme langage que ce que nous pouvons comprendre, ou ce dont nous pouvons percevoir les mécanismes. Des hommes suffisamment patients et ouverts d'esprit peuvent ainsi apprendre une langue inconnue au contact de personnes avec laquelle ils n'ont aucune langue commune (Notons qu'en l'absence de communication orale, cela devient déjà plus difficile : il n'est pas sûr que nous aurions pu déchiffrer les hiéroglyphes s'il n'y avait eu la pierre de Rosette). Un "dialogue" peut s'instaurer entre les deux étrangers : l'un pourra pointer du doigt un objet pour établir la relation entre l'objet et le mot ou signe censé le représenter, puis mimer des actions et des sentiments afin de créer une base de vocabulaire suffisante à l'explication de concepts plus abstraits. Cette communication est beaucoup plus difficile entre deux êtres d'espèces différentes. Un célèbre proverbe affirme que "lorsqu'on lui montre la lune, l'imbécile regarde le doigt". Il serait plus juste de dire que "lorsqu'on lui montre la lune, l'être n'ayant pas ou peu d'expérience de la culture humaine (a fortiori si sa physiologie est très différente, auquel cas il se demandera ce qu'est un doigt) regarde le doigt". La communication entre des hommes et des extraterrestres s'avère ardue (comme l'est celle entre les hommes et d'autres espèces vivant sur Terre, avec qui nous partageons pourtant l'essentiel de notre patrimoine génétique), et chacun risque d'en rejeter la faute sur l'autre, l'abandonnant comme un exemple patent de vie non intelligente et donc peu digne d'intérêt. On peut toujours utiliser divers critères pour prouver l'intelligence : l'empathie envers une autre espèce est un critère possible, mais pourtant vite caduc car il se heurte au degré d'étrangeté (l'homme est capable d'empathie envers un chien, mais très rarement envers un moustique). On peut toujours subordonner l'intelligence à la technologie, mais encore faut-il reconnaître ce qu'on qualifie par ce terme, en remarquant qu'il y a des exemples d'utilisation et de modification d'outils dans le règne animal. Il faut se sortir de l'esprit que deux technologies sont comparables : ce n'est vrai que lorsqu'elles répondent aux mêmes besoins. Ce n'est donc pas un bon critère pour nous comparer à une civilisation non humaine. La capacité de survie de l'espèce étant théoriquement un besoin primordial (encore que...), on pourrait peut-être utiliser ce critère, qui ne serait d'ailleurs pas favorable à l'homme, tant celui-ci a une propension irrépressible à l'auto-destruction : dégradation de son environnement, guerres, invention de technologies dangereuse, primauté de la satisfaction individuelle (ou collective, mais limitée à un groupe donné : tribu, nation, "race", etc) sur la conscience d'espèce.

Mais notre définition de l'intelligence ne s'appuie pas que sur des barrières spécifiques, mais également sur des barrières culturelles : toute culture étrangère apparaît moins intelligente, moins évoluée, et plus barbare que la prestigieuse civilisation locale. Ce phénomène a été plus que largement mis en évidence depuis Montaigne, mais il n'a jamais cessé de toute notre histoire (conquête de l'Amérique, colonisation, nazisme...). C'est sans surprise qu'il réapparaît dans notre critère moderne pour évaluer l'intelligence, le sacro-saint QI. En effet, ce type de test impose une communication entre le "testé" et le "testant". Si celle-ci est impossible, le "testant" attribuera au "testé" la note 0 (de même si l'on inverse les rôles, d'ailleurs). On pourrait toujours dire que c'est parce que le "testant" est un imbécile incapable de chercher à se mettre au niveau du "testé", c'est pourtant ce qui se passe dans la réalité. Une étude a ainsi montré que le QI d'un immigrant progresse de 5 à 10 points si l'on fait deux tests à cinq années d'intervalle, ce qui lui laisse le temps de s'immerger dans la culture du pays. Cela remet évidemment en cause tout caractère absolu que d'aucuns veulent prêter à ce genre de test. Il est de toute façon complètement illusoire de créer un test complètement détaché de tout préjugé culturel. Pour qu'un test soit parfait (donc gommant toute différence culturelle), il faudrait donc que le "testant" et le "testé" ne fassent qu'un. Si le "testant-testé" décidait que 100 représente la note moyenne, c'est évidemment la note qu'il attribuerait à son unique spécimen objectivement étudiable, à savoir lui-même. C'est pourquoi, dans cette optique, nous avons tous un QI de 100.

 

PS (Précisions Sommaires) : Le QI trouve son origine dans un test établi en 1906 par le psychologue français Alfred Binet pour le compte de l'Éducation Nationale, afin d'identifier assez tôt les enfants à même de connaître des difficultés scolaires. Il précisait lui-même à l'époque qu'il ne s'agissait nullement d'un test d'intelligence, et qu'il était grotesque de croire à une mesure absolue de celle-ci, ce qui était intelligent la veille ne l'étant plus le lendemain. Le quotient intellectuel proprement dit (âge mental divisé par âge réel et multiplié par 100) a été inventé par l'Américain Simon, qui étudiait avec son compatriote Terman le développement de l'enfant. Notons que cette notion déjà plus discutable ne s'appliquait par définition qu'aux enfants et ne décrivait pas une mesure absolue et génétiquement déterminée définissant un individu adulte. Elle allait pourtant être très rapidement détournée en ce sens aux Etats-Unis, l'étude effectuée au front sur les soldats de l'armée américaine en 1917 ayant servi à "démontrer" que les Européens du Sud (parlant moins bien l'anglais) étaient moins intelligents que ceux du Nord, ce qui allait constituer la caution scientifique de l'Immigration Restriction Act, qui instaurait des quotas plus restreints à ces pays peuplés de "débiles".

La vision du QI comme une échelle absolue de détermination de l'intelligence est toujours en vigueur chez certains psychologues en charge de pratiquer ces tests, et sert de temps en temps comme fondements de certaines théories racistes (type The Bell Curve) tellement absurdes que je ne m'abaisserai pas à les commenter ici.

 

PS 2 : << Si notre culture ne sait pas assimiler adroitement des conceptions qui surgissent dans les cerveaux humains lorsqu'elle s'écartent de son courant central, bien que les créateurs de ces conceptions soient les enfants de la même époque que les autres hommes, comment pourrions-nous compter que nous serons en mesure de comprendre efficacement une culture entièrement différente de la nôtre, si elle s'adresse à nous à travers les étendues cosmiques ? >> (Stanislaw Lem, La voix du maître)

 

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