Épilogue
La page précédente (C'est bien beau, tout ça...)
Il y a deux philosophies de vie. La première, c’est d’optimiser son potentiel économique, autrement dit utiliser ses capacités pour amasser le maximum d’argent possible. La seconde, c’est d’optimiser son potentiel créatif – artistique, manuel, intellectuel, social… - autrement dit développer au mieux ses talents et ses qualités à la fois dans un but d’épanouissement personnel et pour en faire profiter la société. Contrairement à ce qu’indique la confusion qu’on cherche parfois à entretenir, les deux sont très rarement compatibles. Ceux qui ont la chance de pouvoir conjuguer parfaitement les deux sont les seuls à pouvoir être heureux et à l’aise dans notre société actuelle.
Et c’est là que, n’ayant plus peur de rien à ce stade, je cite Starmania : "J’aurais voulu être un artiste […] Pour pouvoir être anarchiste / Et vivre comme un millionnaire". Effectivement, on pense majoritairement aux artistes ou aux sportifs – ainsi qu’au self-made man dont on peut supposer qu’il s’est lancé dans quelque chose qui lui plaisait - comme exemples d’heureux veinards. Et encore, s’ils pratiquent la poésie ou l’escrime, ils repasseront probablement pour ce qui est du profit économique. De toute manière, même s’ils s’adonnent à un art qui se vend, ne risquent-ils pas à un moment ou à un autre de vendre leur âme pour quelques dollars de plus ?
On me rétorquera qu’il n’existe pas de moyen de concilier les deux, qu’il n’y a pas de système qui puisse récompenser chacun à sa juste valeur. Exact... Tout simplement parce que personne n’a de "juste valeur". Faire confiance à l’excès en une unique échelle de valeurs – l’argent – est pire que de reconnaître qu’il ne peut exister d’échelle parfaite. A moins de croire que ce qui se vend plus est meilleur, ce qui est tout aussi stupide que de frimer en prétendant que ce qui ne se vend pas est génial – attitude qui attache plus d’importance qu’il n’en faut à l’aspect commercial.
Choisir un système uniquement capitaliste, c’est avoir bien peu d’estime pour l’esprit humain, et c’est être bien peu ambitieux. S’ils avaient choisi cette voie, Socrate aurait mis toute son ardeur à l’obtention du pouvoir au lieu de divaguer avec des amis, Galilée aurait fait carrière pour devenir inquisiteur, et Van Gogh aurait vendu des tournesols sur les marchés au lieu de crever de faim à vouloir les peindre.
Ne laissons pas l’emploi du temps apollinien asphyxier complètement l’emploi du temps dionysiaque ! Ne laissons pas le mérite d’un homme se juger à sa fiche de paye ! Ne laissons pas la réussite financière être le principal critère de reconnaissance sociale ! Redonnons de la valeur au savoir, à la curiosité intellectuelle, à la volonté, à la responsabilité sociale et civile, au plaisir du travail bien fait, à l’action désintéressée, au développement de ses talents, à l’accomplissement de soi ! Développer la solidarité, ne pas être esclave du travail salarié, c’est aussi un moyen de permettre à chacun de pouvoir s’épanouir selon son potentiel créatif, qui n’est pas nécessairement rémunérable...
Comme je constate que je commence à mettre des points d’exclamation à la fin de mes phrases – pratique que je déteste – je vais m’arrêter là. Je crois que j’ai assez développé mon potentiel créatif pour la journée. D’autant que, par la faute de cet odieuse régente de l’emploi du temps apollinien qu’est la RATP, il se trouve que j’ai un métro à prendre.
Marc Branchu, 2002