Bases de réflexion

Conclusion : c'est bien beau, tout ça...

 

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Tout ce que j’ai dit ci-dessus, pour l’essentiel, ce n’est qu’une suite d’évidences. Tout le monde ou presque est d’accord pour déplorer l’exploitation des pauvres petits enfants du tiers-monde, les méfaits de l’agriculture intensive en Afrique, la crise en Argentine, l’accroissement des inégalités sociales. Quant aux dérèglements climatiques, ah ma pauv’ dame, c’est terrible, y a plus de saison. Mais quand il s’agit de donner de soi (ne serait-ce que par son pouvoir d’électeur et de citoyen), chacun se préoccupe de son petit confort et de ses petits avantages.

On ne veut pas concéder deux minutes de son temps pour trier des déchets qui finissent dans des décharges, décharges qui ne devraient plus exister d’après la loi et qui pourtant continuent d’accueillir des ordures, décharges dont tout le monde se fout sauf quand elles viennent s’installer près de chez soi. Tout le monde est prêt à faire un geste, du moment que ce sont les autres qui trinquent. Les gens veulent continuer à consommer – donc à produire des déchets – mais pas d’incinérateur sur leur commune. Les gens veulent prendre l’avion quand ça leur chante, mais pas d’aéroport dans le voisinage. Les gens prennent la voiture - l'autre grand ennemi d'une Terre vivable avec l'avion - comme une trop habituelle commodité, mais sont choqués par la montée en flèche de l’asthme et par le réchauffement climatique causé par les transports. Les gens veulent payer moins d’impôts, mais plus d’infirmières, plus de ceci, plus de cela, mais seulement là où ça les concerne et quand ça les arrange, évidemment. Ou alors, ils croient au mythe du tout-privé, comme si l’argent privé n’était pas ponctionné quelque part, comme si la part reversée aux actionnaires n’était pas une forme d’impôt simplement plus injuste, comme si la publicité n’était pas un immense gaspillage d’argent, abêtissant et agaçant tout le monde, financée sur une partie du prix de tout ce que vous achetez, comme une TVA qui ne vous profitera jamais en retour, comme si cela ne revenait pas au même, sauf que le pouvoir n’est plus entre les mains de l’état, mais dans les mains abstraites et incontrôlables des lois de l’argent.

C’est que tout ça, c’est bien connu, c’est toujours la faute des autres, si possible de ceux qui nous dirigent, qui ont tous les torts de la Terre. Pourtant, ceux qui nous dirigent, il ne faut pas oublier que c’est vous. Soit vous pensez que nous sommes en démocratie, auquel cas, étant un membre du peuple, vous avez une part du pouvoir et vous feriez mieux de vous faire entendre au lieu de vous laissez faire par fatalisme. Soit vous pensez que nous ne sommes pas en démocratie – si ça vous amuse – et il serait temps de vous révolter. Vous pouvez adopter n’importe quelle attitude, du moment que ce n’est pas le fatalisme je-m’en-foutiste. Sinon, assumez au moins et criez haut et fort que vous êtes un profiteur, c’est-à-dire un parasite – quelle grande ambition pour l’humanité que de se muer en espèce parasitaire pour elle-même !

Le fait qu’il y ait pire que vous n’est pas une excuse, chercher la paille dans l’œil du voisin est très facile, s’occuper de la poutre dans le sien l’est moins. Si vous tenez à être profiteur, dans ce cas ayez l’obligeance d’assumer. Dites que vous prônez ouvertement l’égoïsme, sans faux-semblants, certains ont au moins le courage de le faire. Il n’y a rien de pire que les gens qui n’assument pas leurs idées et leurs actes. Mais si vous choisissez l’autre voie, soyez jusqu’au bout un citoyen responsable. Ne vous abritez pas derrière le paravent du comportement d’autrui. Il y a deux grands champs d’action possible : être mieux que les autres et tenter de les convaincre par votre audace et votre responsabilité, ou faire pire qu’eux, tirer les marrons du feu à court terme, mais en subir le prix comme tout le monde à long terme. Le champ médian, faire "aussi bien" mais surtout "pas mieux" en regardant son voisin pour ne pas faire plus d’efforts ni payer plus, est un complice qui aide les profiteurs plus qu’il ne les dérange, et revient à les imiter sous couvert de majorité silencieuse. Agir en fonction des autres en leur devinant des intentions négatives, c’est devenir soi-même négatif, c’est d’ailleurs une des leçons de la théorie des jeux.

 

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