Vol au-dessus d'un nid de coucou
One Flew over the Cuckoo's Nest, un film de Miloš Forman, États-Unis, 1975
McMurphy (l'excellent Jack Nicholson) est un pauvre type, un violeur sans remords qui simule la folie pour échapper au travail obligatoire des détenus. D'abord, il toise ses compagnons qu'il considère avec moquerie, puis essaie de bouleverser les convenances et de contrevenir à l'ordre établi, plus par jeu et par défi qu'autre chose. Peu à peu, il découvre la perversion du système mis en place par l'infirmière Ratched (la non moins excellente Louise Fletcher), et comprend trop tard qu'elle tient son destin entre ses mains, alors qu'il se l'est aliénée en remettant en cause son pouvoir. C'est donc un duel - à mort - qui s'engage.
Ce film est inspiré d'un roman de Ken Kesey, qui a renié l'adaptation car elle changeait le point de vue de l'histoire (vue par McMurphy et non plus par le chef indien). Le personnage principal n'est donc plus un vrai héros positif, mais il est l'élément déclencheur du réveil des consciences de ses camarades, qu'il traite comme des êtres humains et non comme des malades, qu'il finit par prendre réellement d'affection au point de leur sacrifier sa liberté et sa vie lorsqu'il va s'enquérir de la fin tragique de Billy (Brad Dourif), ce jeune bégayeur dont la bouche si expressive me fait penser à celle d'un Brel auquel on aurait noué les cordes vocales.
Qui mieux qu'un réalisateur tchèque aurait pu mettre en scène ce chef d'œuvre contre l'oppression ? Lui qui a connu et subi le joug soviétique s'intéresse pourtant ici à un mécanisme plus pernicieux, intégré au système américain lui-même (d'où l'importance du chef indien). Son moteur en est l'infirmière Ratched, qui prend plaisir à régenter son petit monde et goûte à plein le petit pouvoir que sa position lui confère. Elle agit avec la complicité d'une "majorité silencieuse", terme qui renvoie notamment à l'infirmière métisse presque réduite au mutisme, qui passe presque tout le film à ses côtés sans dire un mot (sauf...). Mais tous entretiennent son pouvoir, depuis les gardiens contraints de "gagner leur croûte", jusqu'aux malades qui sont pour la plupart internés de leur plein gré, un fait qui abasourdit McMurphy lorsqu'il le découvre, et qui rappelle qu'il n'y a pas d'oppression sans un accord tacite d'au moins une grande partie des victimes.
Ratched ne fait pourtant rien de mal, de son point de vue. Elle ne fait que son travail, prétend agir pour le bien de ses patients, et instaure même un semblant de démocratie, tant qu'elle lui est favorable. Lorsque, pour ramener Billy dans sa sphère d'influence, elle le fait chanter et le culpabilise au point de provoquer son suicide, elle a beau jeu d'en reporter la responsabilité sur McMurphy. En cela, elle est le parfait symbole de l'oppression discrète, qui se trouve toujours un fondement moral et avance masquée dans nos sociétés. C'est pourquoi l'énergie du spectateur a tendance à se joindre à celle, libératrice, de McMurphy, au moment où il étrangle l'infirmière. Son esprit en meurt, mais il lui survit grâce à l'Indien qui retrouve goût à la liberté.
Si vous êtes proche de la résignation, prêt à accepter votre sort et à vous soumettre, regardez Vol au-dessus d'un nid de coucou. C'est radical.