Delicatessen
Un film de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, France, 1991
Caro et Jeunet, c'est le duo qui a amené un revigorant courant d'air frais au cinéma français en lui rappelant les vertus de l'imagination. Pour faire simple, Marc Caro, c'est celui qui crée les univers, et Jean-Pierre Jeunet, celui qui les met en scène. La magie visuelle de l'un et la créativité dynamique de l'autre ont produit deux films uniques : Delicatessen et La cité des enfants perdus.
J'accorde ici ma préférence à Delicatessen car il a été le premier et a donc apporté ce ressort d'originalité, mais je ne veux en rien occulter La cité des enfants perdus, film habité par la musique envoûtante et angoissante d'Angelo Badalamenti (le compositeur attitré de David Lynch et le créateur du fabuleux thème de Twin Peaks) et par l'interprétation phénoménale de Judith Vittet, épatante de maturité à neuf/dix ans.
Dès les premières images de Delicatessen, j'étais particulièrement méfiant. Ce brouillard jaunâtre ne me disait rien qui vaille. Encore un film qui croit qu'il suffit d'un peu de brume pour installer une atmosphère ? Rien de tout ça, heureusement. Seulement un film qui a beaucoup, beaucoup moins de moyens que n'en aura La cité des enfants perdus, et qui doit faire avec peu de frais pour les décors en utilisant le système D. Dès lors, la débrouille devient part intégrante du façonnage du film, et c'est cela qui le met en parfaite adéquation avec son sujet, car il ne peut être question que de débrouille dans ces "Temps difficiles" qui forment le contexte du film.
C'est ainsi que Jeunet a l'art de mettre en scène ces petits mécanismes qui sont un hommage à la créativité humaine, préférant la beauté et le charme à l'efficacité, l'artisanat à la froide simplicité. Avant la réaction en chaîne de la puce (de plus en plus copiée par les soi-disant "créatifs" de la pub, récupérateurs-concasseurs des bonnes trouvailles qui remplacent la dimension artistique par l'intérêt commercial, mais ce n'est pas la seule idée de Jeunet qui a subi ce sort) magnifiée par Badalamenti dans La cité des enfants perdus, on avait déjà droit dans Delicatessen à des avant-goûts tels que d'ingénieuses tentatives de suicides, aussi inventives de vaines. Les scènes d'anthologie du film sont évidemment elles aussi des monuments de créativité : je pense bien sûr à la scène des ressorts de matelas qui rythment la vie de l'immeuble, mais aussi au ballet, simple et magnifique, de Karin Viard et Dominique Pinon assis l'oreille tendue pour détecter l'origine du grincement.
Jeunet est réputé pour les "gueules" de ses comédiens et il faut bien avouer que ses castings sont formidables. Dans La cité, il fallait trouver Don Perlman, et surtout, il fallait chercher l'unique, l'excentrique, Daniel Emilfork, pour jouer Krank. On objectera qu'il est facile d'utiliser de telles "gueules", mais pourquoi nul autre que Jeunet n'y parvient ? D'ailleurs, il n'y a pas que des "tronches" naturelles. Marie-Laure Dougnac n'a pas un physique particulier, mais habilement dirigée par Jeunet, elle est dans Delicatessen absolument fabuleuse. L'acteur-fétiche de Jeunet, Dominique Pinon, est parfait, Jean-Claude Dreyfus paraît prédestiné à la boucherie, et Karin Viard est, déjà, karinviardesque.
Il serait vain de juger le cinéma de Caro et Jeunet avec les critères du réalisme. Il fait avant tout la part belle à l'imagination, son but principal étant de surprendre et de ravir le spectateur. Ce cinéma d'imagination se définit et s'assume comme tel, et n'a jamais prétendu être réaliste. Pour autant, il ne cherche pas délibérément à se jouer de la réalité, et on y retrouve donc fort peu d'éléments fantastiques (un peu dans La cité des enfants perdus, mais ils sont plus oniriques que fantastiques).
On pourrait à la rigueur y trouver plus de liens avec la science-fiction : post-apocalyptique pour Delicatessen, steampunk pour La cité des enfants perdus. Ce dernier film est d'ailleurs ponctué de clin d'œil, la voix de Jean-Louis Trintignant faisant écho à celle de Hal dans le plus célèbre film de SF, 2001 odyssée de l'espace. La secte aux Optacon, composée d'aveugles et sourds qui possèdent des sens de la vue et de l'ouïe surdéveloppés par des biais mécaniques, m'évoque quant à elle furieusement les bi-raccours et quadri-raccours de l'excellent Limbo de Bernard Wolfe, qui s'auto-mutilent par idéologie mais utilisent des prothèses pour (sur)compenser. Il est néanmoins probable que Caro et Jeunet n'ont jamais lu ce chef-d'œuvre, qui était d'ailleurs quasi-introuvable à l'époque où ils ont créé leurs univers, je confesse que je le cite juste pour vous aiguiller vers des romans qui ne font peut-être pas partie de vos références.
Je sais, je cherche probablement des poux sur un crâne de chauve... En fait, la plupart des filiations science-fictives de Caro et Jeunet sont sans doute indirectes, ayant souvent transité par le vecteur BD. Les deux compères n'ont en effet jamais caché l'influence de la bande dessinée sur leurs univers, qui sont donc par essence extrêmement visuels. Mais il ne fallait pas qu'ils se limitent à ça, et que ces idées visuelles donnent un film beau mais propret, dans des décors originaux qui resteraient toutefois sans âme. L'écueil a été évité, et c'est en cela que Jean-Pierre Jeunet est un grand cinéaste.