La garçonnière

 

The Apartment, un film de Billy Wilder, États-Unis, 1960

Impossible de faire cette sélection sans y glisser un classique de la comédie américaine, me disais-je. Oui, mais lequel ? Avec L'impossible Monsieur Bébé pour les années 30, Arsenic et vieilles dentelles pour les années 40, Certains l'aiment chaud pour les années 50, ou Comment tuer votre femme pour les années 60, je n'avais que l'embarras du choix. À vrai dire, j'accordais ma préférence à ce dernier, moins célèbre que les autres, mais petit bijou d'humour noir inégalé. Jack Lemmon, auteur de bandes dessinées évoluant dans un univers merveilleusement masculin (décors et acteurs parfaits), y voit son train-train perturbé par un mariage conclu pendant une nuit d'ivresse avec une Italienne (Virna Lisi, angélique en épouse dévouée) débordante de gentillesse et de bonne volonté. Il se défoule en transposant sa situation en BD, jusqu'au jour où, petit détail ennuyeux et traité comme tel, sa femme meurt comme celle de son héros, ce qui attire sur lui les soupçons. Vient l'apothéose de la scène du procès et la justification morale du meurtre. Ou quand la misogynie devient le plus fondamental des droits de l'homme... Le politiquement incorrect, à une époque où cette notion n'existait pas encore, poussé à son plus haut degré.

Et puis... Et puis, j'ai vu La garçonnière. Bien plus qu'une comédie, un pur bonheur. Adieu cynisme, mon âme romantique a implacablement pris le dessus.

La garçonnière, c'est Jack Lemmon, encore, dans un rôle différent bien que subissant toujours les évènements. Cette fois, il est un employé dévoué, prêt à gentiment prêter son appartement à tout supérieur hiérarchique qui en aurait besoin pour inviter sa maîtresse du moment en toute discrétion. Ce souffre-douleur se fait évidemment prendre au piège de sa servilité, et ses services sont récupérés par le grand patron. Celui-ci a choisi comme "employée du mois" - qui aura droit à ses avances et à son discours mielleux de grand amour - la charmante liftière (Shirley MacLaine), dont notre pauvre et attendrissant Jack Lemmon est évidemment tombé amoureux...

Billy Wilder dresse un tableau féroce des jeux de pouvoir dans les entreprises américaines, où l'amour n'est qu'un privilège comme les autres. Nos deux rares étoiles pleines de grâce et de tendresse ne sont initialement que des victimes du système, noyées dans un océan d'arrivisme et d'égoïsme et acceptant leur sort. Mais, avec ce couple si délicieux, ces deux véritables êtres humains, comme Hollywood n'en a jamais produit par ailleurs, le romantisme triomphe évidemment du cynisme. Trop moral, selon vous ? Tant pis pour vous, complaisez-vous dans votre méchanceté supérieure et arrogante, et laissez-moi mes petits plaisirs.

Comme cette phrase-culte, aussi intraduisible, surtout hors contexte, qu'évocatrice, et qui éveille en moi cette douce et tendre ironie : "That's the way it crumbles, cookie-wise"... Ma réplique de cinéma préférée, devant le plus basique "Normal. Qui naît dans le ruisseau finit dans le port" de La cité des enfants perdus.

 

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