Tau Zéro

 

Roman paru au Bélial, traduit par Jean-Daniel Brèque, et avec une intéressante postface de Roland Lehoucq, qui dissèque les théories scientifiques utilisées dans le roman sans pontifier.

Dans une de ses conceptions traditionnelles, la science-fiction "toute puissante" se fixe comme but de repousser les limites scientifiques. Elle cherche alors à dépasser la "frontière", concept très lié à l'histoire américaine du XIXe siècle mais que le Scandinave de cur Anderson (surtout dans ce roman) a chevillé au corps. Tau Zéro, décrivant un vaisseau interstellaire partant de la Terre pour coloniser une planète d'une étoile voisine (Bêta Virginis) s'inscrit pleinement dans cette tradition.

Il est cependant paru à une époque où cette SF classique n'était plus à la mode en Europe, alors qu'il l'était toujours aux États-Unis. Cette fracture idéologique des années 70, entre le milieu SF américain droitisant et le même milieu francophone gauchisant, explique aussi le retard de quatre décennies de la traduction française, qui est de ce fait parue alors que la société a largement évolué. Les coucheries décrites avec la pudibonderie d'un soap opera - de l'équipage de 25 femmes et 25 hommes, tous hétérosexuels évidemment, ont un côté encore plus rétro : "la libération sexuelle expliquée aux puritains"...

C'est la preuve que la science-fiction ne se périme pas forcément plus qu'un autre genre, car la science n'est pas la seule à évoluer dans l'histoire des idées. Le défaut majeur du roman l'était déjà à sa parution : on peine à s'intéresser à des personnages à peine esquissés et à leurs relations caricaturales et peu crédibles. Le personnage principal Charles Reymont, un mâle alpha protecteur mais peu amène qui ne recherche ni pouvoir ni reconnaissance, est un archétype grossier du héros libertarien qui sait tout et fait tout.

Pour autant, 42 ans de retard ou pas, le roman n'est daté ni politiquement ni scientifiquement. Bien sûr, la théorie dominante de l'univers a changé chez les astrophysiciens, mais la scène finale était aussi grotesque, et même encore plus, dans celle qui prévalait alors. En revanche, le cur du sujet reste pertinent : un voyage à des vitesses quasi-luminiques, avec les effets relativistes que cela implique et qui sont parfaitement décrites. C'est de la vraie "hard science", pas dans le sens où elle est réaliste (s'approcher du "tau zéro" est impossible du fait des pertes de rendement), mais parce qu'elle est suffisamment plausible pour porter avec clarté un concept scientifique au service de l'histoire, et l'amener loin, très loin... Dans ce genre-là, Tau Zéro est vraiment le roman de science-fiction "ultime", comme l'a qualifié un autre écrivain guidé par la "frontière", James Blish.

 

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