Bases de réflexion

5) Le problème des ressources

 

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Pourquoi le passage à l'économie de monde plein (dans les idées, s'entend, dans la réalité il a malheureusement déjà eu lieu) est-il urgent ? Examinons un petit peu ce que l'on peut entendre par ressources, et quelques contre-vérités répandues sur ces sujets.

Premier problème, les ressources alimentaires. Cela concerne surtout les réserves de pêche et la diversité - pas la quantité - des espèces d'élevage et de culture. Le premier point est traité, même s'il nécessite un travail de tous les instants, le deuxième absolument pas, au contraire, d'où le terme de "mal-bouffe" désormais devenu célèbre. La tendance productiviste de masse est toujours dominante, et certains y croient même bêtement en raison d'arguments anti-faim dans le monde complètement biaisés. Il y a largement de quoi nourrir tout le monde sur notre bonne Terre, et la plupart des régions qui connaissent la famine ont de quoi être auto-suffisantes. Ainsi, un pays comme l'Angola a un sol suffisamment fertile pour subvenir à ses propres besoins, et même pour être assez excédentaire pour nourrir en plus la population d'un pays grand comme la France ! Malheureusement, il a été pendant des décennies un terrain de jeu pour puissances extérieures rivales - et pas que des grandes puissances d'ailleurs - et les champs les plus nombreux y sont les champs de mines... Corollaire, n'écoutez pas ceux qui prétendent résoudre la faim dans le monde par des développements technologiques, quels qu'ils soient. On a déjà largement de quoi en finir à jamais avec la malnutrition (on est même ultra-excédentaire, ce qui n'empêche pas que la course au productivisme continue alors que les petits paysans sont contraints à disparaître), c'est un problème purement politique. Outre les conflits et les nombreuses guerres civiles, l'autre source de carence alimentaire est la soumission à l'économie libérale qui a favorisé l'agriculture intensive d'exportation, plus lucrative à court terme que des cultures vivrières traditionnelles, mais qui appauvrit le sol au point de le rendre rapidement inexploitable.

Deuxième problème, les ressources énergétiques, qui est réel mais pas réellement urgent. On a (ou on trouvera) assez de gaz, de pétrole, d'uranium et malheureusement de charbon pour tenir tout le siècle. Ceci dit, ce n'est pas une raison pour rester inactif. Le fameux raisonnement "on saura bien quoi faire quand ça nous arrivera" est bien joli, c'est vrai que c'est beau la confiance en la formidable créativité humaine, mais encore faut-il la favoriser. Et ce n'est pas ce que l'on fait en tendant de plus en plus vers une politique à court terme, qui se désintéresse de la recherche fondamentale et de tout ce qui n'a pas une rentabilité immédiate... Quoi qu'il arrive, l'utilisation des énergies fossiles ne durera que quelques siècles, soit une infime part de l'histoire de l'humanité. L'homme a vécu avant, il faudra bien qu'il vive après. Mais avant d'en arriver là, il y a bien d'autres problèmes bien plus graves.

Car l'urgence absolue, j'y viens, c'est bien sûr l'effet de serre. On pourrait croire que tout le monde en a conscience... Et bien, il suffit de consulter autour de soi pour se rendre compte que non. L'ignorance du problème et la mésestimation de son importance sont dramatiques, même chez les supposés écologistes, plus préoccupés à faire mumuse devant les convois de déchets nucléaires et les caméras ou à lutter avec acharnement pour ce problème crucial pour l'avenir de l'humanité qu'est le droit de pouvoir ou non officiellement fumer du cannabis qu'à s'attaquer à ce problème beaucoup plus complexe mais extrêmement plus grave. La climatologie, comme tout ce qui touche à des phénomènes chaotiques, est une science excessivement délicate à manier. Pour autant, contrairement à une opinion bizarrement encore répandue, la réalité du réchauffement climatique et son lien - évidemment impossible à quantifier précisément - avec l'effet de serre ne fait aujourd'hui plus aucun doute : la controverse des années 80 et du début des années 90 est aujourd'hui éteinte, et les points d'achoppement actuels concernent l'ampleur du phénomène et la prévision de ses manifestations. Bien sûr, moyennant quelques millions versés par le lobby pétrolier, on pourra toujours trouver - comme George W. Bush l'a fait - quelques "experts" pour prétendre qu'on n'a pas de certitude absolue. Tout scientifique sait que la "certitude" est à bannir de son vocabulaire, surtout dans une science aussi complexe que la climatologie. La politique immobiliste prêchée par les irréductibles Américains au nom de la préservation de leur sacro-sainte "American way of life" (l'équivalent actuel du modèle britannique de la phrase de Gandhi) revient à dire à un malade qui a 99,9% de chances de mourir qu'il ne vaut mieux pas qu'il soit opéré parce qu'il risquerait alors de manquer quelques jours de travail.

En disant cela, on se fait pourtant traiter de catastrophiste sous prétexte que, "si c'était aussi grave, ça se saurait". Mais ça se sait. Vous croyez peut-être que tous les pays de la planète ont accepté, malgré leurs différences, de prendre à bras le corps le problème, c'est-à-dire d'organiser une manifestation de l'importance du sommet de Kyoto (on rappelle qu'en langage politique, "prendre à bras le corps" signifie "organiser une réunion", de même que "faire de ce problème une priorité" signifie "demander à un collaborateur de rendre un rapport là-dessus"), uniquement pour faire du tourisme ? Malgré la considérables influence des lobbys, tous invités au sommet, et malgré les luttes d'influence qui font que chacun essaie d'en sortir "gagnant" au détriment de la nécessité commune (cf petit jeu précédent), la conférence de Kyoto (contrairement aux sommets de la Terre, réunions au sujet par définition si vague que l'on savait d'avance qu'elles ne déboucheraient sur rien d'autre que des déclarations de bonnes intentions) a quand même péniblement abouti à un protocole d'accord.

Protocole d'accord, que, une fois rentrés au pays (après l'élection de Bush Jr pour être exact, rendons à César...), les Etats-Unis, dont on rappelle qu'ils sont de par leur système politique (financement privé des partis, qui ont de plus l'avantage de n'être que deux, ce qui en fait des jouets très faciles à manier) entièrement dirigés par les lobbys, se sont empressés de mettre à la poubelle. Attitude qui se comprend tout à fait d'un point de vue libéral individualiste, puisque cela ne leur porte aucunement préjudice grâce à une opinion publique indifférente, un pouvoir économique complice, et des pays étrangers incapables de représailles puisque, on le rappelle, les Américains sont les plus forts (cf encore le petit jeu, où le "premier" a tendance à choisir toujours "B" - ce qui lui permet de terminer forcément devant les autres - s'il a une mentalité de "vainqueur", c'est-à-dire s'il s'intéresse au classement relatif et glorifie le n°1 au lieu de chercher la performance absolue, ce qui est justement le cas de la culture américaine).

Enfin, vient le dernier argument imparable : "l'humanité s'en est toujours sortie, on trouvera bien un moyen en temps utile". On passera sur le "en temps utile" qui est un moyen pratique de refiler le bébé et de ne rien faire, et on remarquera que ce genre de raisonnement remarquable d'intelligence est effectivement digne d'un des plus grands penseurs français, qui nous a légués cette célèbre maxime : "cinq minutes avant sa mort, La Palice n'était pas mort"... On rappellera d'ailleurs qu'à la fin du vingtième siècle sont nés des mouvements de conservation de la faune, et cela n'a pas suffi à empêcher que de nombreuses espèces se soient éteintes - et s'éteignent encore. Quand un mécanisme d'extinction est enclenché, on ne l'arrête pas par sa simple volonté, surtout quand il s'agit de phénomènes instables. De même, quelque chose d'aussi inertiel que le changement climatique ne pourra pas s'interrompre en quelques décennies, qui plus est lorsqu'il risque d'entraîner des phénomènes complètement irréversibles - disparition de l'inversion atlantique nord.

Depuis l'époque où elle se réduisait à quelques fragiles tribus, l'humanité n'a jamais été sérieusement menacée jusqu'à ce jour. Et je ne pense pas que sa pérennité soit réellement en danger - elle est suffisamment ingénieuse à mon avis pour survivre... mais à un prix très douloureux : au mieux, uniquement les évolutions progressives, l'engloutissement de vastes régions et pays, la multiplication des catastrophes climatiques, l'expansion du climat tropical et des maladies tropicales, au pire, la mise en branle de phénomènes irréversibles plus difficilement prévisibles, comme la disparition du Gulf Stream ou bien la rupture brutale du permafrost et une montée soudaine et plus forte des eaux, et, dans tous les cas, la remise en cause - nécessairement douloureuse - de tout son mode de vie. Qui n'évolue plus régresse, et ce qui ne se fait pas par la réforme se fera forcément de manière beaucoup moins douce et beaucoup plus brutale.

 

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