Bases de réflexion
4) Le mythe de la croissance
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Et face à cela, que proposent les seules forces soi-disant d’opposition qui soient assez importantes pour s’interposer électoralement ? Au pire, elles font quasiment un copier-coller du programme économique libéral, faisant porter leurs différences sur d’autres points (honnêteté, problèmes de société, apparence "fashion"...). Au mieux, elles exhument de sa poussière Keynes, s’appropriant les théories d’un mort pour masquer leur incapacité à en inventer de nouvelles... Non pas qu’ils soient faux, ses petits modèles, ils marchaient bien à leur époque, mais ils deviennent caducs dans une économie ouverte, tout du moins dans un raisonnement local. Tout pays qui essaierait de relancer son économie par sa dépense publique verrait l’effet de sa mesure dilué, car les importations en feraient profiter aussi les voisins. A lui-même, cela n’apporte rien, même si cela ne veut pas dire que c’est néfaste globalement (cf jeu ci-dessus).
Mais la théorie libérale classique ou la théorie keynesienne ont le même problème : elles reposent sur une unique donnée magique, que tous les observateurs regardent avec des yeux de Chimène : la croissance. Une économie en développement est effectivement pilotée par la croissance (XIXè siècle en Europe occidentale), qui s’accompagne alors d’une croissance démographique appuyée par une croissance des ressources, le tout étant permis par le développement technique. Mais, de même que la population ne peut pas croître à l’infini, il en va de même de la "richesse" économique, en tout cas pas sans changer de forme. Il est étrange de constater que tout le monde a intégré le principe de la transition démographique, mais pas celui d’une nécessaire transition économique.
Pourtant, les deux sont liés. Il y a quelques années, une étude de l’ONU a fait marrer tout le monde. Elle expliquait aux pays industrialisés que, pour maintenir leur croissance économique et leur équilibre démographique et social, il leur faudrait tripler leur population en un demi-siècle. Ainsi, la France aurait à accueillir une centaine de millions d’immigrés en cinquante ans... Je passe rapidement sur les conséquences sociales d’un tel programme dont tout le monde - j’espère - a compris la stupidité. Pourtant, les têtes pensantes de l’ONU n’ont fait aucune erreur de calcul. Le problème est qu’ils ont pris comme donnée de base les statistiques économiques sur lesquelles tous nos penseurs politiques et économiques se basent, des données intouchables comme la croissance, et pourtant trompeuses et problématiques. Ce qui montre une fois de plus si besoin est qu’on ne peut pas raisonner avec une échelle de valeurs unique...
Nous ne sommes plus dans l’ère du développement économique par la croissance. Celle-ci n’est pas infinie (cf phrase de Gandhi en bas de page). En effet, on atteint forcément un jour ou l’autre un seuil de saturation. C’est le cas aussi en démographie mais le seuil de saturation y est variable car il est justement proportionnel à un certain nombre de ressources de base et de connaissances et de capacités d’utilisation. Le seuil de saturation économique, lui, concerne justement cette matière première, et est donc encore plus directement une barre infranchissable. Si on ne laisse pas le temps aux ressources naturelles de se renouveler, on finit par les épuiser. Cela n’a rien à voir avec les problèmes démographiques simples où il peut y avoir auto-régulation. On parle ici de phénomènes irréversibles et inertiels, qui doivent donc être traités en amont.
Herman Daly, un chercheur en économie de la Banque Mondiale et de l'UNESCO, a ainsi créé le concept d’économie de monde plein (full world economy), où les ressources sont limitées, par opposition à une économie de monde vide, où les ponctions sont négligeables devant la quantité de ressources disponibles. Tous nos modèles économiques prennent aujourd’hui comme objet un monde vide, alors qu’on sait pertinemment que c’est désormais complètement faux. Certains sont prêts à le reconnaître, mais pas à agir concrètement en conséquence, car il faudrait pour cela remettre en cause toutes les habitudes de pensée et modifier toutes nos conceptions basées sur la seule croissance. Toute l’histoire des sciences montre qu’abandonner des théories simples mais fausses pour des théories vraies mais complexes se fait très difficilement.
<< Le modèle monde plein paraît évident. Cela va de soi. Pourquoi un économiste devrait-il l'ignorer ?
- Nous comprenons le monde au travers de paradigmes. Le passage d'une économie de monde vide à une économie de monde plein est un changement de paradigme majeur. Max Planck a dit qu'un paradigme nouveau s'imposait non pas quand il convainquait ses opposants, mais quand ses opposants finissaient par mourir. >> (Kim Stanley Robinson)
L’assertion de Max Planck devient optimiste quand on la transpose à l’époque actuelle. Il a bien sûr tout à fait raison : un homme qui a passé toute sa vie à travailler à partir d’un modèle ne le laissera pas remettre en cause aussi facilement. Mais ce n’est pas pour autant que les nouvelles générations vont d’emblée être réceptives au nouveau modèle. Planck faisait de la physique, une discipline qui pour but la recherche d’une explication du monde, d’une vérité scientifique, mais qui n’a a priori aucun "intérêt" au sens utilitariste du terme (même si la physique quantique a eu des applications depuis, elle paraissait être le jouet inutile d’un esprit cinglé à l’époque). L’économie, aujourd’hui, a rarement pour fonction de rechercher la vérité. On lui demande des résultats immédiats. C’est pourquoi on demande à la théorie des jeux des applications concrètes, alors que ce qu’elle montre, c’est justement des cas où l’on ne peut pas facilement obtenir de réponse, en raison de la complexité de l’esprit humain. En mathématiques, démontrer qu’un résultat est faux est aussi important que démontrer qu’il est vrai. Pas en économie, ce qui lui dénie en quelque sorte son statut de science. Une célèbre maxime connue des économistes dit qu’il vaut mieux une théorie fausse qui a l’air de marcher plutôt qu’une théorie vraie mais inapplicable. On préfère donc l’illusion à court terme à la vérité à long terme (les Asiatiques auraient pu vous trouver des formules pleines de sagesse à ce sujet, plus élégantes, à base de chemins caillouteux en pente où l’on marche pieds nus et de routes pavées et confortables qui mènent à un gouffre, mais ils sont trop occupés à travailler 80h par semaine pour les besoins de l’économie libérale pour y réfléchir).
On en voit la conséquence dans l’organisme cité plus haut, la Banque Mondiale. Il est très intéressant en ce sens qu’il finance des programmes de recherche de pointe, qui peuvent ainsi développer des travaux essentiels et novateurs sous son égide. Mais ces équipes de recherche sont complètement à part de l’exécutif de la Banque Mondiale, composé de vieux grognards de l’économie aussi butés que leurs collègues du FMI et qui appliquent comme des moutons les recommandations triviales de la pensée libérale. Même si la pertinence des efforts de recherche est appréciée et rarement démentie, les décideurs en poste, quand il s’agit d’apporter des recommandations ou des actions concrètes, continuent de ressasser les réflexes archaïques du libéralisme. Nous préférons ainsi courir à notre perte plutôt que réapprendre à marcher.
Vous avez peut-être entendu parler de ce classement ONU des pays les plus riches qui prend en compte un modèle monde plein. Il ne se base ainsi plus sur le seul PNB mais intègre le développement social et les ressources naturelles du pays. Le modèle a au moins le mérite d’exister, même s’il n’est peut-être pas parfait. De toute façon, aucun ne l’est, tout classement de ce type ne peut être qu’une projection d’une réalité forcément multidimensionnelle. C’est déjà un pas en avant considérable par rapport aux statistiques économiques traditionnels, qui voient le monde en une seule dimension, sur un axe gradué en dollars. Mais les habitudes sont difficiles à prendre : dans les médias, dans les discours politiques, on vous parle beaucoup plus souvent de la croissance que de la richesse globale de la nation au classement ONU. On vous berce ainsi d’illusions, car une richesse acquise en dilapidant des biens qui n’apparaissent pas dans les bilans n’est pas une richesse. Pareil pour l’état français, qui s’est considérablement appauvri depuis des décennies puisqu’il a dilapidé les bijoux de famille et l’argenterie (privatisations à tout va, souvent à des prix bradés), simplement pour maintenir péniblement l’équilibre budgétaire, sans investir pour l’avenir et encore moins réduire sa dette.
Idem pour la croissance, chiffre magique paré de toutes les vertus. Là aussi, les états se fixent des objectifs extrêmement hauts à atteindre, histoire de faire croire qu’ils réussiront à ne pas creuser leur dette. Mais que signifie ce chiffre ? En réalité, il ne désigne que le volume des échanges. Ainsi, une personne qui achète un frigo qui dure dix ans "contribue" deux fois moins à la croissance qu'une personne qui achète un frigo qui dure cinq ans et le remplace au même prix à cette échéance. Est-elle pour autant deux fois plus "riche" ? Certes non, elle n'a rien gagné en matière d'usage et de confort. Mais voilà comment prospère la société où tout est jetable...
Ne croyez pas que votre avenir est déterminé par le chiffre de la croissance. C’est une projection dénaturée, absurde, limitée, de la réalité. Rien n’indique dans ce chiffre s’il a été atteint en respectant la qualité de vie et le patrimoine ou en le dégradant. Sa valeur n’est pas le reflet du progrès socio-économique, et encore moins du progrès de la civilisation.
Statistique économique encore pire et pourtant largement diffusée, le "moral des ménages". On vous rassure, cela ne veut pas dire que les décideurs s’inquiètent de savoir si vous allez bien. Tout ce qui les intéresse, c’est de savoir si vous allez consommer ou non. Peu importe quoi, une véranda ou une grosse voiture polluante, un service de table ou une arme à feu, un disque des Beatles ou la dernière daube formatée par les maisons de disques, une œuvre de Dostoïevski ou Minute et France Dimanche, des séances de cinéma ou des heures de télé-réalité... Tout ce qui compte, c’est la somme que vous avez dépensée. On remarque que le mot "consommation" est employé à tort. On se contrefout de l’usage que vous faites de vos achats. Vous pouvez vous torcher le cul avec des pages de Dostoïevski ou jouer au frisbee avec Sergent Pepper, grand bien vous fasse, l’important est que les caisses aient été remplies. De même que ce qui compte, c’est que vous ayez un travail, même s’il est inutile voire nocif pour la société, l’important, c’est que vous consommiez, même si c’est nocif pour votre intelligence, vos voisins ou l’environnement.
Dans ce modèle, si, plutôt que d’épargner honteusement votre argent, vous avez acheté un produit pour le jeter aussi sec, vous avez accompli votre devoir de bon citoyen. Vous avez consommé et contribué ainsi à la bonne marche de l’économie. Si on sort de ce paradigme idiot, on se rend compte de la bêtise du bilan : des gens ont travaillé pour rien, des matières premières et de l’énergie ont été gaspillées pour rien, des déchets ont été produits pour rien, mais le bilan statistique traditionnel de votre action économique est positif – et même très positif si vous rachetez autre chose en remplacement.
Toutes ces statistiques sont commentées partout comme si elles étaient d’une extrême importance pour l’économie. Elles ne le sont que dans un modèle qui prend en compte un nombre très limité de paramètres, et qui masque, et même contredit, la vraie évolution de notre société.